"La démocratie est le pire des régimes à l'exception de tous les autres" (Winston Churchill).
On connait tous l'histoire de la démocratie : elle est une création de la grande Athènes et de la Grèce Antique. Pas besoin de revenir dessus. Il est important d'insister sur la définition que l'on donne à la démocratie aujourd'hui. Étymologiquement, la démocratie signifie "pouvoir au Peuple", mais sa définition est plus large : pouvoir au Peuple, et exercé par le Peuple. On devrait plutôt dire "exercer par le Peuple au-travers de ses représentants" — on reviendra d'ailleurs sur la qualification de ces "représentants".

A l'origine, la démocratie était exercée directement par les citoyens de la Cité, réunis à cette fin à l'Agora. Les hauts responsables de la Cité étaient tirés au sort. La démocratie était un système viable parce que la société athénienne était une société essentiellement agricole (la vie des citoyens était rythmée par les saisons), et que l'esclave fournissait la main-d'œuvre à un prix défiant toute concurrence aux propriétaires fonciers, qui pouvaient alors s'adonner aux joies de la politique.
Aujourd'hui, le Peuple a un pouvoir très relatif. Il l'exerce en allant voter aux différentes élections, mais il n'a pas de prise directe sur ce que ses représentants font du pouvoir ainsi délégué. Il est même inexacte de parler de régime représentatif, car la Loi interdit tout mandat impératif : un représentant élu du Peuple n'est pas légalement tenu de respecter ses promesses électorales. Charles Pasqua disait que
"les promesses électorales n'engagent que ceux qui y croient". En votant pour un candidat, on ne lui demande pas de défendre nos idées, mais on vote pour lui car l'on adhère à ses idées. J'ai envie de dire qu'il est compliqué de cerner toutes les idées d'un candidat à un instant "t", sur une page format A5. Même imprimée recto-verso.
Il n'est pas correct de parler de pouvoir du Peuple dès lors qu'il ne dispose pas de moyens légaux pour l'exercer, directement, à l'encontre des autorités de l'Etat. La manifestation, la grève, etc. ne sont pas des moyens d'actions légaux, ce sont des actions de fait. Elles sont seulement autorisées par la Loi. Il n'existe aucun critère pour déterminer les conséquences légales que doit emporter l'expression de la vox populi. Ces moyens d'action légale, pour le Peuple, sont, par exemple, le référendum d'initiative populaire. Certains de nos voisins européens le pratiquent, comme l'Italie.
Je ne cherche pas à remettre en question le bienfondé de la démocratie. Je m'interroge simplement sur son évolution, et sur ce qu'elle évoque. L'inconscient collectif pense perpétuer la tradition athénienne antique en entretenant un régime démocratique. Alors que ce n'est pas le cas.
Les élections régionales ont montré le désintéressement des citoyens pour la politique. On entend dire que la démocratie meurt le jour où les citoyens ne vont plus voter. J'estime pour ma part que la démocratie, en France, est morte avec la Terreur, qui a empêché l'application de la
Constitution de l'an I [wikipedia] (
le texte complet [pdf]). Elle était sans doute la dernière extension possible de la notion de démocratie. Il est clair que l'application stricte de la démocratie, selon les règles athéniennes, est aujourd'hui impossible. La société moderne est totalement différente de la société athénienne, la participation active et à temps plein des citoyens est impossible. La Constitution de l'an I avait pourtant donné la possibilité de citoyen de prendre part à la politique et à la conduite du pays par de nombreux outils de participation : le référendum populaire, la confirmation du vote des lois dans les circonscriptions, ...
Le Peuple ne disposait d'aucun mécanisme de censure directe à l'encontre du pouvoir exécutif, mais ce dernier était soumis au pouvoir législatif (élu au suffrage universel masculin). Il en était même issu. Aujourd'hui, le Peuple ne dispose toujours pas de mécanisme de censure à l'encontre du pouvoir exécutif, mais ce dernier est pourtant devenu autonome par rapport au pouvoir législatif. Trait qui a été amplifié par la Ve République.
Je n'aurais pas la prétention de donner une meilleure solution, ni la stupidité d'appeler à la révolution. J'avais déjà confessé,
ici, ma foi en un abstentionnisme militant à l'occasion des élections pour le Parlement européen en mai dernier. Aujourd'hui, j'écris cet article pendant la semaine séparant le premier du second tour des élections régionales. Je me suis abstenu à nouveau, non pas parce que je considère la région comme une institution illégitime (à l'instar du Parlement européen), mais plutôt parce que je ne conçois pas la portée démocratique de ces élections.
Les élections régionales permettent d'élire les conseillers régionaux, qui sont alors à la tête de la région comme collectivité territoriale, telle qu'elle a été définie par la réforme de 2003 relative à la décentralisation (à ne pas confondre avec la région comme institution déconcentrée de l'Etat qui est, elle, administrée par le Préfet de région qui supervise et coordonne les Préfets de département). La région jouit de prérogatives et moyens financiers suffisamment importants pour que l'on s'y intéresse. Seulement... ces élections ont montré une fois de plus que les principales préoccupations politiques se limitent aux guerres de clans gauche-droite, aux luttes internes (le PS et ses listes dissidentes). Les médias ont largement contribué à cette vision des élections, car, comme dans les émissions de télé-réalité, ce qui fait vendre ce sont les situations conflictuelles. Cela n'a eu que pour effet d'accentuer le sentiment général (presque 54% d'abstention) de désintérêt pour les bureaux de vote, mais ne l'a en aucun cas créé.

Ce que je veux dire c'est que si la région ne mobilise pas les citoyens en âge de voter, c'est parce que la pratique française de la démocratie, au sein de la Ve République, est arrivée au point de rupture. Ce n'est par manque d'information sur ses prérogatives, car cette affirmation pourrait être vraie pour les élections nationales : combien savent que, d'après la Constitution, le Premier ministre est censé avoir plus de pouvoirs et un plus grand rôle, que le Président, dans la conduite de la politique gouvernementale, et que le Président ne peut rien faire sans la contre-signature d'un ministre? Même si l'argument du manque d'information était recevable, la responsabilité est entièrement imputable aux autorités de l'Etat : quel effort d'information à été fait? Et il est impossible de répondre à cette question en disant qu'il est de la responsabilité de chaque citoyen de se prendre par la main, dès lors que la réforme de la décentralisation n'a pas été soumise à référendum populaire mais votée par le Congrès (Assemblée nationale + Sénat) réuni à Versailles ; le référendum faisant trop peur car c'était déjà la décentralisation qui avait entraîner la démission de de Gaulle.

Vous aurez donc compris que j'ai un doute certain quant à l'aspect démocratique des élections, aujourd'hui. J'admets que c'est incontestablement l'expression de la démocratie, mais quel est son impact? En écrivant cet article, je repense au régime Napoléonien : les listes des candidats pour l'équivalent de l'Assemblée Nationale de l'époque était imposées, et on n'a jamais dit que l'Empire napoléonien était démocratique... Je me demande quelle est la différence aujourd'hui, quand on observe la très nette tendance oligarchique des partis politiques.
- Et qu'est-ce qu'on doit faire alors?
- J'en sais rien ma pauvre Lucette. Mais vaut mieux en rire que s'en foutre.