"La question centrale est celle du mépris. Mépris pour des gens que l'on n'écoute pas, et que l'on bafoue, qu'on laisse suspendus dans l'incertitude, victimes de décisions prises hors d'eux, et qu'on aurait pu éviter".
Bien belle question qui se pose aujourd'hui, et par
Ségolène Royal qui plus est dans son interview au JDD non, elle ne se pose pas simplement, elle s'impose comme un uppercut en pleine face qui laisse sonné. Pantois.
Car il s'agit bien de ça, voyez-vous, nous sommes aujourd'hui sonnés. Ahuris nous regardons ce mépris, nous vivons ce mépris et finalement il est devenu si habituel que nous ne le voyons plus. Il est une partie intégrante. Noureddine Aba écrivait avec justesse en 1979 dans
Chant perdu au pays retrouvé que
"le mépris est plus quotidien que le pain", et bien oui, en France aujourd'hui : mangez du mépris, ça nourrit pas mais ça abonde.
Or ce mépris, il n'est pas si naturel que ça, il est imposé. Il est répété. Et il a beau être coutumier il n'a pas à être acceptable, il n'a pas à être justifié. Il est vécu.
Ce mépris n'est pas celui de Godard, c'est celui du pouvoir en général, du pouvoir politique en particulier. Car voyez-vous, le Bon avait raison
"Le monde se divise en deux catégories, ceux qui tiennent un pistolet chargé, et ceux qui creusent." Et nous, nous creusons. Et pourtant, il n'y a aucune preuve que le pistolet est chargé. Je pense qu'il bluff. Je pense que rien ne nous oblige à part nous mêmes à creuser.
Prenons le mépris des derniers jours, celui le plus proche de nous. Que cela soit celui de Nicolas Sarkozy, de Valérie Pécresse, de Jacques Séguéla, le pouvoir amène à son possesseur une victoire sur celui qui le subit, de fait s'installe la relation entre celui qui détient le pouvoir et celui sur qui le pouvoir est exercé. Par ailleurs, la manière dont le pouvoir est acquis importe peu, aussi bien que le self-made man de la finance méprise le boursicoteur du dimanche qui fait appel à lui, l'élu méprise son électeur et s'installe ce qu'il convient d'appeler une sorte de "chaine du mépris".
C'est là qu'il est intéressant d'étudier la relation entre celui que nous appellerons le
Maitre, c'est à dire celui qui possède le pouvoir, et l'
Esclave, celui qui le subit.
S'installe une relation qui semble au premier abord strictement linéaire, un pouvoir du
Maitre sur l'
Esclave. Et c'est tout.
Mais ça serait oublier que l'
Esclave peut renverser le rapport de domination. Hegel dans sa
Phénoménologie de l'Esprit analyse très clairement avec sa dialectique le renversement de ce rapport entre le
Maitre et l'
Esclave. Dans le cas de Hegel, l'
Esclave se transforme par le travail; en se réalisant activement il dépasse le stade passif du
Maitre qui était alors dépendant du seul travail de l'
Esclave.
Or, si les mots semblent légèrement dépassés je le conçois, le pouvoir politique n'est-il pas complètement dépendant de la force de travail des citoyens ?! N'y a-t-il pas ici aussi la relation Maitre-Esclave avec un pouvoir politique gestionnaire passif et un ensemble compact de citoyens faisant activement tourner la Nation. Et qu'est-ce que la grève à part le blocage de ce turbine active, la prise en conscience de la totale dépendance du "pouvoir politique-maitre" au bon vouloir des "citoyens-esclaves" ?
De la même manière que Hegel le décrit, le pouvoir politique s'appuyant sur le produit du travail le rapport de force EST inversé. La domination, effective, est du côté des citoyens-esclaves.
Mais pourquoi cette domination théorique ne se traduit-elle pas en fait ?!
Il faut pour ça analyser un autre phénomène, celui de l'autorité et de l'incapacité de s'en défaire. En effet la passage à la libération de l'esclave par lui-même, alors que dans les faits il est parfaitement libre, est soumis à sa libération du concept même d'autorité. L'
Esclave ne peut dépasser le
Maitre s'il continue de le reconnaitre comme son
Maitre.
Une explication est apportée par
l'expérience de Milgram (
We do what we're told (Milgram's 37)). Cette expérience bien connue en psychologie et en sociologie est expliquée de manière très compréhensible sur
wikipédia mais pour bien la comprendre je ne peux que vous conseiller de regarder les vidéos de cette expérience. Trois personnes, deux complices de l'expérience, l'élève qui doit mémoriser des listes et recevra de (fausses) décharges en cas d'erreur et l'expérimentateur qui représente l'autorité dans le lieu et le testé de l'expérience, l'enseignant chargé de faire mémoriser l'élève et de le punir s'il se trompe.
Les résultats sont assez effarants comme vous avez pu le constater.
I ... comme Icare (1979) de Verneuil reprenant l'expérience :
L'extrait du film sur Daylimotion.
Dans plus de 65% des cas l'enseignant pourrait aller jusqu'à tuer l'élève au nom d'une autorité qu'il croit légitime, malgré ses cas de conscience. On voit bien ici à quel point, dans notre société, l'autorité représente une lumière au bout du tunnel à suivre aveuglément...
Et pourtant
"L'alibi des gouvernants et dans la lâcheté des gouvernés" comme le dit si bien
Raoul Vaneigem qui développe même dans
Pour une Internationale du genre humain :
"Jamais les peuples n'ont eu autant de raisons de s'indigner et jamais ils n'ont mis en œuvre aussi peu d'énergie, je ne dirais pas à changer, mais simplement à vouloir changer les conditions qu'ils se complaisent à déplorer avec une intarissable faconde.
Jamais au cours des siècles, tant de moyens n'ont été disposés en faveur d'une émancipation véritable des individus et des peuples ; jamais ils n'ont été à ce point ignorés et méprisés par un aussi scandaleux parti pris de passivité, de résignation, de léthargie, d'abrutissement, de fatalisme.
Jamais pour tout dire, la servitude ne s'est montrée si volontaire depuis que l'affranchissement s'est mis à portée de tous.
"On est incertain, écrivait d'Holbach, si l'on doit plus admirer l'aveuglement des peuples ou la hardiesse de ceux qui les trompent."
Nous voyons donc ce mépris, flagrant qui nous frappe, mais nous gardons le cap, habitués et résignés sous les coups de l'autorité et de notre position d'esclave.
Une dernière choses à garder à l'esprit, les
esclaves restent plus méprisables que les
maitres...